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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 23:50


Ecrit tout specialement pour Dominique Bernard,

 

 

La scène a lieu dans les environs immédiats du château de Ham-sur-Heure, non loin de Charleroi, par une journée radieuse d’avril 1973. 

 

Ce jour là, par je ne sais quel sortilège, tu m’as fait cadeau de poésie. Aujourd’hui, prétextant de premiers cheveux gris et des maux tenaces je viens t’offrir ma nudité sans dents.

 

Tout, de cette aube là au couchant fut poésie, fut création, chanson de geste, apothéose du chant, déferlement de vagues, cascades luminneuses.

 

Nous nous étions levés excessifs, nous traversions le jour avec excès et je ne parlerai pas ici de l’excès vespéral  malgré la cape blanche qui t’enveloppait, qui resserrait chaque fois plus ses plis te protégeant de moi car, j’étais fou, oui,  fou de ton espièglerie, de ta présence rayonnante.

 

J’ai connu bien  d’autres femmes, fort mal, sans doute et à chacune je garde le respect, même à la pire d’entre  elles, car il en est, en effet qui se surpassèrent, me dépassèrent et furent infâmes.  A toi je garde un amour intact et d’une espèce telle que je n’ai ici pudeurs à en parler vu que nul ne risque de comprendre.

 

Tu vois, je le disais, je reste dans l’excès… comme cette mort hideuse qui, viens-tu de m’apprendre, voudrait te ravir à moi et te menace.

 

Tout est là, dans ma mémoire, le sentier très étroit dans le pré, des renoncules, de la prêle et quelques tilleuls énormes qui en fin de journée se mirent à embaumer.

 

Aujourd’hui le même sentier poursuit sa promenade à travers les prés, les tilleuls ronronnent toujours malgré quelques taons importuns et la prêle concocte  ses graines.

 

Ce sont des bienheureux, qui n’ont jamais appris à compter. Ils ne vieilliront donc pas, comme nous, avec notre science, avec nos souvenirs. Socrate le faux optimiste une fois encore boira la coupe et nous trinquerons, bon gré mal gré avec lui.

 

Cela, oui, tout cela, tu le savais. « Solis victis. « Seul le soleil est invaincu ». Tes longs cheveux fauves, teints au henné, flagellaient l’astre chaque fois que le rire te prenait.

 

Ton espièglerie procédait des bonnes vieilles sources et tu le confirmais avec arrogance quand à l’issue de l’une ou l’autre pantalonnade tu claironnais « dans chaque Suissesse il y a une vachère qui sommeille ».

 

J’ignorais encore, à cette époque, que la commune de Ham-sur-Heure marquait la frontière (qui se confond aujourd’hui avec celle du diocèse de Tournai) du territoire des Nerviens (nervii) peuple gaulois de l’antiquité dont César parle abondamment ,et qui appartenait à la nation belge au même titre que les Helvètes, ton peuple qui aujourd’hui tient toujours le Chasseral, près de la Chaux-de-Fonds / Neufchâtel monté sur les chevaux des Franches Montagnes avec ses Peus qu’un jour, ou peut-être était-ce une nuit, nous avons cherché, les uns après les autres en  quête de  granges aux foins parfumés qui nous enivraient.

 

Mais je m’égare. Regrimpons sur le « tender » plein de charbon accroché à une vieille locomotive à vapeur cantonnée en gare de Charleroi. Tu es assise sur le tas de houille, belle ténébreuse, hirsute.  En plein canabis trip tu régles le passage des convois. Plus Delvaux que nature. Cette nuit là je suis mort de rire dans tes bras.

 

Et ainsi de ton train chauffé à mort c’est dans un inoubliable « one Dominique show »  que tu t’embarques interprétant  le Bateau Ivre. Sus à toutes les péninsules, sus au Kamtchatka,  sus aux dragons de Komodo.  Tu m’as fait découvrir la poésie.

 

Voici ce que  j’ai gardé comme souvenir de cette « magie » :

 

Du haut de ton grand voilier pansu, juchée sur la timonerie toute bariolée, solidement plantée sur tes deux jambes, tu diriges la manœuvre. Tu n’as pas lésiné. Tu es rentrée dans le vif. D’estoc et de taille. Tu frappes.  Tu les frappes tous : Sarrasins, Normands, pirates, corsaires, boucaniers. C’est ton Mississipi, ton Yukon, ton Klondike que tu descends ou ton Orénoque.  C’est ta vie que tu conduis à l’échouage ou tantôt ramènes aux sources.

 

Tu clames ta formidable joie de vivre à pleins poumons.  A grands cris sauvages tu y vas, et ce n’est mystère, je sais que jusqu’au fond des antres les plus sombres, dans les plus fabuleuses forêts la vie frémit d’effroi à t’entendre. Tu t’es saisie de moi.  Tu me hales et, à grands  ahans   me hisses à bord de ton bateau ivre.

 

Tu ne m’as posé aucune question.  Tu t’en fous.  C’est d’autorité que tu m’as pris.  Avec toi, je ne discute pas. Jamais. Bien sûr ce n’est pas la mer à boire car tu domines les eaux, mais..!  Oserais-je le dire ?  Tu m’anéantis et m’ériges en un seul même et prodigieux mouvement. Et me voici. Je règne. Maître de toute chose.  Réduite la brutalité, subjuguée la violence. Il n’est jusque l’air que nous avions méprisé qui ne revienne et s’engouffre dans nos poumons béants.

 

Les dieux parlent par notre bouche, par nos deux bouches, de galets blancs qui claquent  et sonnent et claquent de plus belle.  Tu es belle de gravier rose.  Belle de vasques argentées. Belle si belle. Définitivement. Comme tes lèvres si rouges à la surface de moi à jamais noir. Je t’aime. Le savais-tu ?  Merci d’avoir permis que je t’aime nu.

 

 

christian

mars 2011-03-10 cea fecit

 

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Published by C.E.A - dans Prose D'hivers
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commentaires

Loran 27/03/2011 11:05


Bonjour Christian C'est drôle, en te lisant, je pensais à "la jeune fille et son fou" de ce cher Marcel Moreau...


denise michaud 25/03/2011 18:39



merveilleuse lettre à Dominique où tu relates vos expiègleries de jeunesse dans une poèsie truculente .On ressent la complicité la joie et l'amour fou entre vous .Je pense qu'elle recevra cette
lettre comme le plus beau des cadeaux.



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